Mémorial du 25è RI

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Hommages 1931 - Discours prononcé par M. COTELLE
Discours
Prononcé au cimetière National de Belle-Motte
(23 août 1931)
_______________________
 
 
Discours prononcé par M. COTELLE.
 
« Oh ! Etre un son qui berce ! »
(Ed. Rostand-Chantecler).
 
« Etre un devoir qui sonne », en dépit d’une absence forcée, mon vieux clairon fêlé le fut l’année dernière grâce au timbre éclatant d’un haut parleur tout neuf, auquel je dois d’abord un affectueux merci ; et, Chantecler à la voix éteinte, je pus ainsi, en effet année du Centenaire, devant un auditoire légitimement fier et heureux, je pense, sonner la gloire du peuple belge et son indépendance sauvée en 1914 par « l’effort belge ». Aujourd’hui, cette voix défaillante, qu’une volontaire ténacité a momentanément ravivée, a l’audacieuse prétention d’être, comme le Rossignol de Rostand « un son qui berce » ; mais, à défaut des trilles et vocalises du chanteur merveilleux, qui se dit « l’immense cœur du soir » et « la Forêt qui pense », je veux dire à défaut de l’enthousiasme lyrique et du verbe lamartinien, tu parleras, o mon cœur de père, écho de la « Forêt de croix qui pense », avec ta prosaïque sincérité et tu berceras d’une douloureuse et consolante chanson l’éternel sommeil de tes fils et l’éternelle souffrance des cœurs meurtris. Après tout, il est des hécatombes, devant lesquelles La Muse fuit terrifiée et le poète se récuse,
 
« A quoi bon prolonger ton inutile veille ?
                        – se dit le doux Gabriel Vicaire –
« Qu’importeraient les vers, même s’ils étaient beaux ?
« Les mots seuls, dont la foule aujourd’hui s’émerveille,
« Sont des noms de soldats gravés sur des tombeaux. »
 
Ces noms aimés et glorieux, sont ici au nombre de 1209, tandis que 2876 non identifiés se cachent mystérieux et angoissants au fond de ces ossuaires, deux fois inconnus, deux fois morts, ayant tout donné jusqu’à leur nom, deux fois chers, n’est-ce pas, à l’âme compatissante. A vous tous, les 4085 morts de Belle-Motte, à vous aussi les 350 d’Auvelais, que nous ne séparons pas dans notre affection, du plus profond de mon cœur, je lance un seul mot, pour être bref, mais un cri frémissant : « Salut », et d’un seul mot encore, jailli de mon cœur reconnaissant, à tous indistinctement, foule anonyme qui avec ses sociétés, ses élus, ses prêtres s’entasse une fois de plus autour de ces tombes, amis belges accourus d’Aiseau, de Le Roux, de Falisolle, de Tamines, de Presles et d’ailleurs encore, je dis : « Merci ».
 
Je m’en voudrais cependant – et vous seriez les premiers à me le reprocher – si dans l’expression de notre commune gratitude je ne faisais une obligatoire exception en faveur des hautes personnalités belges et françaises, qui chaque année honorent notre cérémonie de leur présence et qui viennent ici non pas à titre officiel, mais chose non moins touchante, à titre privé, en amis, en amis fidèles. Or cette année, à côté de Monsieur Bricage, Consul de France à Charleroi, qui est ici chez lui ; de Monsieur Duculot, du Conseil communal de Tamines, faisant cortège aux Bourgmestres d’Aiseau et de Le Roux ; de nos compatriotes enfin, parmi lesquels un Officier Général et plusieurs officiers supérieurs achevant ici avec amis d’Auvelais leur pieux pèlerinage ; mais en l’absence très regretté du si sympathique Député permanent, Monsieur Paul Pastur, à qui vont nos vœux de prompt et complet rétablissement, je comptais avoir l’insigne honneur de saluer en monsieur le Général Anthoine, un grand soldat de France, les Amitiés françaises de Tamines, merveilleux agent de liaison entre deux peuples alliés d’hier et amis de toujours et pour toujours, trait d’union entre les 400 fusillés de Tamines et les 4000 morts de Belle-Motte. Pour des raisons imprévues de santé, Monsieur le Général Anthoine a été obligé de renoncé à son projet et nous le regrettons avec lui. A défaut d’un Général, nous avons en revanche un Caporal, mais pas un Caporal quelconque, un de ces poilus de 1914 qui, sous les ordres et aux côtés du S/Lt Cotelle, se battit vaillamment sur ce plateau, derrière cette rangée de maisons du village de Lotria dans la minuscule tranchée de la Closière Grosjean. Pour la seconde fois, mon cher Monsieur Girard, vous avez tenu à venir visiter les tombes de vos camarades du 25ème Rt d’Infanterie, je vous en félicite et je vous remercie. Avec une particulière affection et vous n’en serez pas jaloux, Commandant Lapadu-Hargue, tout est grand l’esprit de solidarité et de fraternité unissant officiers et soldats de l’armée française – avec une particulière affection, dis-je, le papa du S/Lt Cotelle salue votre présence ici ; mais quelle ne sera pas son émotion – et la vôtre aussi n’est-ce pas ? – quand demain, après la messe de Requiem célébrée en l’église de Le Roux, tous les deux, moi le père, vous le soldat, nous assisterons à la bénédiction et à l’inauguration de la Croix de pierre offerte à la mémoire du S/Lt Cotelle et de ses hommes sur un terrain arrosé de leur sang et désormais bien à eux, grâce à la non moins admirable et désormais bien à eux, grâce à la non moins admirable générosité des propriétaires du sol. Pieuse cérémonie, Mesdames et Messieurs, geste joli que tiendra à souligner, je l’espère une nombreuse assistance.
 
Ceci dit, je crois répondre au vœu de tous et surtout au vôtre, Monsieur le Consul de France, en associant à la glorification des fils de France, la vénérée personne de Monsieur Paul Douner, Président de la République. Ce n’est pas seulement au premier Magistrat de notre pays que j’adresse en vous priant de lui faire agréer, l’hommage du respectueux attachement des familles françaises, mais au père, qui a connu nos sacrifices, ayant donné, Mesdames et Messieurs, quatre fils à la Patrie et qui a bien droit – n’est-il pas vrai ? – à notre fraternelle et unanime sympathie. Ecoutez, ainsi belges et appréciez. C’était pendant la guerre. Par un brumeux après-midi, Monsieur Douner préside une séance du Comité de ravitaillement au Q.G. de Paris. On apporte un télégramme, le Président l’ouvre, le lit, ses traits se contactent, des larmes voilent ses yeux. On devine hélas ! Alors doucement, d’une voix blanche mais qui ne tremble pas, Monsieur Douner dit «  Je vous en prie, Messieurs, terminons l’examen de cette grave question de la main d’œuvre civile. » Trois quart d’heure plus tard, la séance est levée. Le Président est resté seul avec un des Officiers du Gouverneur : « Je viens, lui dit-il, d’apprendre qu’un autre de mes fils, le troisième est tué. Veuillez dire au Général que je m’absente cette nuit pour aller rejoindre ma femme en Touraine. Il ne faut pas que la pauvre mère apprenne par un autre que moi la mort de notre enfant. » L’homme vous le voyez, ajoute le journaliste, auquel j’emprunte ce tableau de tragique beauté, a une certaine trempe. Il serait à la hauteur des jours difficiles. Monsieur le Président, le papa du S/Lt Georges Cotelle et du S/Aide-Major Henri Cotelle, morts, eux aussi avec tant d’autres, avec les vôtres, parents français, pour la France, vous comprend, ayant, quant à lui, fait sa classe – et quelle classe profitable pour ses élèves ! –  le jour où en avril 1918, une lettre du front lui apprit que son second fils était tombé à son Poste de secours, la tête fracassée par un éclat d’obus. Faire sa classe, à son poste, à lui, d’éducateur, n’était-ce pas la meilleure façon pour un père de se montrer digne de son noble enfant et d’honorer sa mémoire ?
 
Une autre mémoire m’est chère et je tiens à l’évoquer à cette place et en cette occasion. Du côté belge, l’année présente a vu disparaître, Mesdames et Messieurs, un de vos plus illustres chefs de guerre, Monsieur le Lieutenant-Général Bernheim. Le 5 février dernier, à Radio-Belgique, Monsieur Albert Devèze, Ministre d’Etat, avec une vive émotion et un sens psychologique très aigu, traça magnifiquement le portrait du Lieutenant-Général Bernheim ; et son émouvante allocution se terminant par ces mots : « Grand soldat, grand chef, ceux qui l’ont connu, qui furent ses collaborateurs immédiats, qui ont vécu sa vie, qui l’ont vu à l’œuvre de près, garderont sa mémoire inoubliable. ». Ce n’est pas sans émotion non plus qu’à l’écoute devant son poste de T.S.F., celui qui vous parle entendit à St-Brieuc rendre cet hommage suprême à l’homme aimable, dont il avait eu ici même, en pareil jour, à pareille heure, devant ces tombes, la bonne fortune d’apprécier les hautes qualités d’esprit et de cœur et qui avait daigné l’honorer en termes particulièrement flatteurs et profondément touchants de sa sympathie et de son estime. Vous vous souvenez en effet, qu’en 1923, à l’inauguration du grand cimetière national, Monsieur le Ministre de la Défense Nationale s’était fait représenter par Monsieur le Lieutenant-Général Bernheim, qui accompagné de son très distingué chef d’État-major, Monsieur le Colonel Neuray, était venu honorer les morts de France aux côtés du Général Passaga, présidant la cérémonie au nom du Gouvernement français. Comme vous, mes amis, je ne l’ai pas oublié certes et moi aussi, selon le mot de Monsieur le Ministre Devèze, je garderai cette chère mémoire inoubliable.
 
Je n’aurai garde non plus – car ce serait une ingratitude de ma part – d’oublier une autre mort, pourrai-je dire, qui vous touche de près, amis d’Aiseau, et a laissé dans la commune doublement atteinte dans ses intérêts et dans ses sentiments, un vide regrettable parce que profond : je veux parler de la disparition des Glaceries de Sainte-Marie-d’Oignies. Les questions économiques ne me regardent pas ; mais j’ai le droit et le devoir de proclamer hautement devant le Mémorial de la classe ouvrière d’Aiseau que le personnel tout entier de l’usine d’Oignies, à tous les degrés de la hiérarchie par ses généreux initiatives, par son active coopération à nos cérémonies, ne cessa de se montrer l’ami fidèle et ardent des morts de Belle-Motte. Si ces bons amis ont dû s’éloigner, je leur adresse de loin mon souvenir le plus affectueusement reconnaissant. Par bonheur, leur Directeur nous reste, volontairement enchaîné par un passé, qui comme noblesse oblige, par son œuvre magnifique, qui est la fierté, de toute cette région et par « ses » 4085 poilus de France, qui étroitement attachés à lui par les liens de l’éternelle gratitude certes ne le lâcheront pas.
 
Et maintenant que je me suis acquitté de mes devoirs envers les vivants et les morts, ma tache – je vous l’ai annoncé au début de ce discours – va consister, plus difficile chaque année, à dire des choses nouvelles sur un thème qui, lui ne saurait hélas ! varier. Je les dirai jusqu’à ce qu’une autre voix replace la mienne éteinte, car, selon le mot du poète,
«  Il faut un rossignol toujours dans la forêt. »
 
et c’est ici, Mesdames et Messieurs, une forêt, une forêt de croix, vous ai-je dit.
 
Qui sait d’abord si le Rossignol, le vrai dans le silence des soirs d’été ne se perche pas alternativement sur chacun des deux saules qui inclinent leurs branches justement plieuses au dessus des deux ossuaires, y répandant – « Oh ! premier son qui berce » - ses lamentations flûtées : Tio ! Tio !, pour s’échauffer ensuite en roulades étourdissantes et précipitées ? mais voilà qu’après lui aux premières lueurs de l’aube, saluant à la fois et le lever de l’astre, qui est le père de la vie, et cette autre aurore, l’éternelle aurore, qui illumine de radieuses clartés la nuit du tombeau, le concert des mille oiseaux des champs s’élève des sillons perlés de rosée, mélodie confuse, sur laquelle se détachent par instants la broderie du merle siffleur et les cris rauques du geai codé dans l’ombre à demi ténébreux du bois voisin, jusqu’au moment où la nuée des chanteurs ailés, vivant, voletant, tournoyant au dessus de ces tertres, se pose sur les croix blanches et y entonne l’hosanna du perpétuel bonheur qui berce le sommeil apparent des morts toujours vivants.
 
Et vous, croyants qui m’écoutez, entendez-vous résonner au fond de vos âmes réconfortées, avec l’imploration liturgique qui a précédé l’aspersion lustrale de la terre, l’apaisant écho de cette vielle chanson de l’espérance qui coule? « Je n’ai jamais été si heureux ! «  Voilà ce que tu m’écrivais, Georges Cotelle, mon enfant, au jour de la mobilisation où tu quittas St-Cyr pour la guerre, pour la mort. Cette même phrase : « Je n’ai jamais été si heureux ! » il semble l’entendre à cette heure sortir de la tombe, de toutes les tombes. Le voilà, mes amis, le « son qui berce » ma douleur, qui doit bercer la vôtre, parents français. Sachez l’entendre et plaignons les malheureux qui volontairement y restaient sourds.
 
Ah ! ces « Voix intérieures », que ne disent-elles pas ! Vous vous surprenez encore, o mères, à la fredonner, cette mélodie : « Do, do, l’enfant do ! » que vous versiez inlassable et goutte à goutte sur la laine blanche du berceau, d’où émergeaient à peine un bébé rose enfoui, tel un bouton sous la neige. Vision enchanteresse, celle-là, qui vingt ans après, devrait réapparaître dans sa tragique horreur sous le pinceau puissamment évocateur du grand peintre militaire Georges Scott. Nous sommes sur un champ de bataille. Le petit soldat est là, frappé à mort. On devine qu’un cri sans doute s’est échappé de sa gorge oppressée, ce cri que tous les champs de courage ont entendu : « Maman ». Et maman est accourue, plus heureuse que tant d’autres, privées de cette suprême consolation. Tandis qu’en effet debout, la tête nimbée d’une rayonnante auréole, une femme casquée, aux ailes étendues, la Patrie, apporte à l’un de ses fils mourant pour elle la palme des braves, une autre femme, de noir vêtue, les traits de douleur convulsés, la mère tient sur ses genoux la tête livide du moribond, et, prête à fermer sa paupière sur l’œil déjà vitreux, berce d’une prière tendrement et douloureusement fervente le dernier sommeil de l’enfant chéri, qu’elle donne contrainte mais résignée. Et l’enfant s’est endormi pour toujours. Il dort avec les 4085 de Belle-Motte, et lui et tous aujourd’hui, grâce à vous, amis belges :
 
« La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau. »
 
Tu avais pourtant, o mère caressé d’autres rêves à jamais envolé !
 
Et toi, o veuve de guerre, épouse adorée, jeune maman d’hier, tu te revois près du berceau du nouveau-né, appuyée sur le bras de ton cher mari, confiante dans un avenir de bonheur que la guerre, la mangeuse d’hommes, allait briser. Vos yeux à tous deux couvaient cette petite chose qui était votre fils à tous deux et devant laquelle vous formiez des projets délicieux et fous, si, d’après Gustave Droz, j’en crois ce passage d’une lettre à une amie : « Ce sont entre mon mari et moi des discussions à mourir de rire… Octave veut le lancer dans la diplomatie. » Il a l’œil du métier, assure-t-il, ses gestes sont rares, mais pleins de finesse. Pauvre petit ambassadeur, qui n’a que trois cheveux, comme cadet-Roussel ! Et la jeune mère d’ajouter : « Oui, le présent est beau et me grise de bonheur. Il y a aussi l’avenir, là-bas dans le nuage. J’y pense vraiment et je ne sais pourquoi je frisonne comme à l’approche de l’orage. » Hélas ! oui, Madame, l’orage était proche et devait gronder, terrible et foudroyant avec nos fils, à nous, ce père heureux, le père de votre enfant, de vos enfants, si bien qu’à défaut de trois ambassadeurs, ce qui eut été, avouez-le, un peu beaucoup et dépassant vos rêves, trois soldats, comme vous, Capitaine Peslin, prendront dans l’armée votre place vide. D’un regard ému, fier et content, vous les contemplez en ce moment, avant de continuer sous la terre votre somme bercé des bonheurs d’hier et des espoirs de demain. Aujourd’hui le képi de l’artilleur et la grenade d’or, demain le casoar et les gants blancs du Cyrard que vous fûtes et dont la vue fera tressaillir tous les Cyrards de Belle-Motte ; après-demain, qui sait ? Permettez-moi toutefois à ce sujet de faire une prédiction réalisable et qui un jour ou l’autre, je veux l’espérer se réalisera. A pareille heure, en pareil jour, soudain la parole de l’orateur du moment sera coupée par un vrombissement progressivement accru, les têtes se lèveront attirées, un point noir apparaîtra là-bas, à l’horizon dans le sud-ouest de Lotria, puis grossira, pour devenir un avion ; et cet avion de France, Mesdames et Messieurs, piloté par le plus jeune des Peslin, dès maintenant secrétaire de l’Aéro-Club de Brest, pointera à tire d’ailes sur Belle-Motte pour décrire au-dessus des croix, de la vôtre, Capitaine, de savants virages et laisser pleuvoir coquelicots, bleuets et marguerites aux couleurs françaises sur l’écarlate de ces milliers de roses embaumées de l’amitié belge. Ah ! ce vrombissement monotone du moteur et de l’hélice, quel admirable « son qui berce » voix de France, qui bercera le sommeil des morts de France !
 
D’ailleurs ce sommeil dans l’éternel silence de la tombe n’est-il pas hanté par d’autres songes, qui ne viennent pas, eux, du monde extérieur, mais surgissent du fond de la conscience à l’état de souvenirs, tels de vieux couplets qui reviennent en mémoire et où revivent pour chacun sa maison, son pays, son milieu, sa vocation. Soldats de Belle-Motte, avant de tomber sur la terre belge, vous étiez le peuple de France, de toutes les provinces de France : paysans et citadins, riches, pauvres, étudiants et soldats, sous-officiers, commerçants et ouvriers, intellectuels et ignorants, tous confondus au jour de la mobilisation couchés coude à coude dans la même fraternité d’âmes. Il me semble que, sortant de ces tombes, s’élève de la terre la croix du passé, « autre son qui berce », évoquant paysages ainsi et scènes vécues, et la verte Normandie aux gras pâturages et ton sol granitique, o Bretagne, non moins cher au cœur de tes fils que leurs riches vignobles aux Gascons du 18ème Corps et à vous vos sables désertiques, tirailleurs africains.
 
Tes mains, o laboureur, n’étaient point faites pour lancer la grenade de mort et manier le fusil qui tue, mais pour serrer les manchons de la charrue au soc poli et pour jeter le grain de vie aux sillons du lopin paternel. Une oreille ravie, écoute l’écho que les vers de François Fabié t’envoient de ton village :
 
« La Glèbe ! c’est la ferme et ses cours et ses granges
« Et son immense étable aux étroits soupiraux.
« Son mouvement de chars et ses rumeurs étranges
« Que dominent les fiers beuglements des taureaux. »
 
C’est le dogue qui a veillé toute la nuit et d’un œil vigilant sommeille tout le jour dans sa niche, les volailles cancanant, et caquetant, les canards vautrés dans la mare et Chantecler, debout sur le fumier, lançant son hymne au soleil. Et dire que la bonne terre, nourricière des vivants, a reçu ta dépouille, o soldat tombé pour la défendre et que, gardienne des morts, elle berce ton sommeil en son sein maternel, montrant à tes yeux éteints qui voient encore, la main de ton vieux père esquissant à défaut de la tienne ce que Victor Hugo appelle « le geste auguste du semeur. »
 
Et toi, vaillant semeur de rêve, penseur, artiste, écrivain, apôtre, professeur, prêtre, poursuis dans la tombe ton rêve interrompu par la balle imbécile et aveugle. Ton effort, quoique incomplet, n’aura pas été inutile ; d’autres ont ramassé le stylet tombé de tes mains et plus heureux que toi, ils verront la moisson. Ton âme de poète, inaccessible à la jalousie mesquine et basse, les encourage et ta voix, je l’entends, chante sous la terre :
 
« Sème, o rêveur ton verbe ardent,
« Sème le mot, sème l’idée,
« Dont tu sens ton âme obsédée ;
« Sème aux sillons de la douleur
« Tout ton amour et tout ton cœur :
« Le blé n’est d’abord que de l’herbe. »
 
Quant à toi, mon voisin, mon frère l’ouvrier, dis-moi à quoi tu songes, quelles voix chantent à ton oreille. Et l’ouvrier de répondre : « Ma bouche malhabile ne sait pas comme toi exprimer les pensées qui se pressent sur mes lèvres, confuses et sans mots ; mon bras était fort, ma langue reste muette. Qui donc modulera le chant qui berce mon âme simple de travailleur manuel ? Poète, tu as pris ton luth ; doux et tendre Emile Verhaeren, tu t’es penché fraternel sur notre effort et ton verbe harmonieux a su exalter avec amour le travail farouche, âpre, tenace, austère. Tu as dit :
« Je vous aime, mineurs qui cheminez sous terre,
« Le corps rampant, avec la lampe entre les dents,
« Jusqu’à la veine étroite, où le charbon branchant
« Cède sous votre effort obscur et solitaire ;
« Et vous encore, batteurs de fer, forgeurs d’airain,
« Visages d’encre et d’or trouvant l’ombre et la brume,
« Dos musculeux tendus ou ramassés soudain
« Autour de grands brasiers et d’énormes enclumes. »
 
A la musique de ces vers, qui caresse fièrement vos âmes, soldats du 1er Corps métallurgistes du Nord et mineurs de Lens et d’Anzin, se mêlent la grande voix de la mer qui mugit et la chanson du « vent qui vente », berçant comme jadis la vague, les rudes gas de la côte normande et bretonne, et le monotone ronflement de la forge du village pailletée d’étincelles d’or, et le tonnerre assourdissant de l’enfer de Vulcain, fournaise où bouillonne le métal en fusion, ou la machine tonitruante roule dans l’air poussiéreux et surchauffé ses poutres qui grincent et sur le sol hérissé de limailles ses gigantesques laminoirs qui écrasent ; voix rudes du passé, de la vie finie pour lui, comme vous êtes douces à l’oreille du travailleur endormi !
 
L’équipe tombée, les métiers bourdonnent encore et les soufflets des forges n’ont pas cessé de haleter. Dites-moi, pacifiques forgerons, que va devenir le fer rougi, martelé sur l’enclume par vos bras musculeux ? Soc de charrue ou fer tranchant ? Outil de paix ou arme de guerre ? Ah ! Messieurs « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » Parole tombée du ciel il y a 2000 ans sur les ailes des anges aux campagnes de Bethléem et dont les générations en s’entr’égorgeant au cours des siècles n’ont guère tenu compte ! Parole humaine aussi, écho de la parole divine, lancée des hauteurs du trône de St Pierre le 12 février dernier et portée sur l’aile des ondes à travers le monde mystérieux des espaces jusqu’aux confins du globe. Puisse cet hymne de la paix voulue, sincère, loyale, être le « son qui berce » notre sécurité définitivement assurée et jamais plus menacée. « Au-dessus de la guerre, a dit Foch, il y a la paix. » Et moi j’ajoute après d’autres « La paix aussi a ses victoires. » S’il est un lieu où de tels enseignements trouvent leur probante justification, c’est à deux pas de la place des Martyrs de Tamines, dans un cimetière militaire, un de ces innombrables cimetières où reposent quelques uns seulement des 8 millions de tués, qu’à dénombrés Monsieur Tardieu à la Tribune de la Chambre française, sans compter les 15 millions de mutilés et les 30 millions de blessés. Oui, Messieurs, soyons les forgerons de la paix, mais à une condition… de n’être pas les seuls. « Il faut tout espérer, a dit quelqu’un que vous avez des raisons de bien connaître et d’écouter, mais il faut tout prévoir. » « Le passé éclaire l’avenir. » Parole d’un autre sage que je traduis pour vous, Français, par : « Souvenons-nous ! » « Mémoire, chantait jadis le trouvère, est fille de France. »
 
Nous nous souvenons, nous interrompit une voix d’Outre-tombe, jeune et vibrante, la voix du soldat de carrière, de vocation, qui jusqu’alors s’était tue ; et, comme dernier couplet à « ces divers sons qui bercent » elle entonna l’immortelle « Galette » de St-Cyr :
 
« Que son nom tout puissant,
« S’il vient un jour d’alarme
« A six cents frères d’armes
« Servir de ralliement ! »
 
Tocsin de la mobilisation, appelle encore, s’il le fallait – mais à Dieu ne plaise ! – les fils au secours de leur mère attaquée ; roulez, tambours, sonnez, clairons, les marches entraînantes, qui sur les routes de Belgique en dépit des lourdes charges du fourniment et du soleil pesant de 1914, allégeaient nos pieds et nos âmes ; fanfares triomphantes, chantez encore pour nous, les absents, les ivresses des bataillons victorieux rentrant dans Strasbourg reconquise ou saluez les drapeaux vainqueurs fièrement déployés sous l’Arc de triomphe de l’Etoile ; Marseillaise de France, Brabançonne de Belgique, continuez à exalter sur nos tombes qui l’attestent « l’amour sacré de la Patrie » et « le Droit, le Roi, la Liberté. »
 
Ce retentissant coup de clairon couvre ton chant, vieux rossignol, et t’invite à te taire. Te souvenant que tu es encore « un devoir qui sonne », transforme-toi, pour finir, en vieille hirondelle, qui s’adresse « aux petits oiseaux », c’est-à-dire à la jeunesse qui t’écoute, et puisses-tu être plus heureux que celle de la fable ! Au musée du Louvre, le visiteur admire étonné la fameuse Victoire de Samothrace campée à l’avant de sa trirème : la tête, les bras ont disparu, le corps est étoilé de meurtrissures… mais les ailes subsistent. Jeunes gens, nos deux patries victorieuses, ont, elles aussi, été blessées, brisées, décapitées ; mais, malgré les deuils et les ruines, l’espérance humaine s’élance quand même. Que dis-je ? Elle s’est élancée et a fait des merveilles de résurrection et de vie. L’œuvre toutefois n’est pas achevée ; aux fils de mener à bien la tâche commencée par les pères. N’oubliez pas que vous n’êtes qu’un maillon dans la chaîne des générations et que tous, tant que nous sommes, vieux et jeunes, ceux d’hier et ceux de demain, fraternellement soudés les uns aux autres par le sang, par la communauté d’intérêts, par un passé de joies et de douleurs, de gloire aussi, nous formons un bloc, qui est la Patrie, « terra patria », héritage concret et patrimoine spirituel légué par les pères aux fils, la terre et l’histoire transmises par les âges aux âges, la Patrie unie indivisible, immortelle. Que ceux d’entre vous qui iront visiter notre Exposition Coloniale – et en prononçant ce mot, je saisis l’occasion de saluer avec une particulière affection les fils de la France d’Outre-mer, qui ont donné leur vie pour la mère-patrie et reposent avec les nôtres dans ce cimetière –, allez jusqu’à Vincennes, et là, près du Château, vous remarquerez le Monument aux Morts de la ville, évocateur dans sa significative conception. Une guirlande de Rois, de Ministres, d’illustres Généraux, s’enroule autour d’une colonne massive couronnée par le Poilu de 1914, qui de son pied écrase l’Aigle impérial allemand. Au-dessus, cette simple et courte inscription, si pleine d’enseignements :
 
« Le Présent fils du Passé. »
 
Et ! bien, jeunes gens, si le Présent est sûrement fils du Passé, il est aussi vrai de dire que l’Avenir est fils du Présent.
 
Légataires d’un passé, dont les leçons ne sauraient être oubliées, artisans de l’avenir, d’un avenir que vous voulez, que nous voulons pour vous heureux dans la paix et la sécurité, sachez que demain sera ce que vous l’aurez fait.
 
J’ai dit.
 
COTELLE E.
Professeur honoraire
Chevalier de la Légion d’Honneur
Officier de l’Instruction publique
Père
du S/s Lt Georges Cotelle (St-Cyrien : Promotion de Montmirail)
du S/s-Aide-Major Henri Cotelle
Morts pour la Patrie.

Date de création : 23/01/2011 @ 21:02
Dernière modification : 23/01/2011 @ 21:02
Catégorie : Hommages 1931

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